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CYRIL

Ashtanga

LAGEL

CYRIL

Les maîtres avec qui vous avez pratiqué/la tradition de yoga que vous enseignez ?

La première fois que je suis entré dans la salle de Sharath Jois au KPJAYI à Mysore, il faisait quarante degrés. L'air sentait déjà la sueur. Et j'ai fait ce que font tous les grands gabarits dans une salle déjà bondée : essayer de se faire tout petit. Ça n'a jamais vraiment marché.

C'est là que j'ai vraiment compris ce qu'est l'Ashtanga : une tradition qui se transmet de professeur à élève.

J'ai étudié avec Sharath Jois, qui m'a délivré mon autorisation d'enseigner en 2017, puis celle d'enseigner la nouvelle Active Series en 2025, avec Petri Raisanen et Tim Feldmann comme assistants, Kino MacGregor, Anthony Carlisi et Caroline Boulinguez. Le souffle, je l'ai appris différemment, auprès d'Eddie Stern, que j'enseigne à mon tour aujourd'hui, avec qui j'ai aussi découvert le Yoga Sangraha, et pour le Yoga Nidra, auprès de Swami Yogabhakti, Micheline Flak.

Et parce qu'un bon professeur ne connaît pas que des postures, je suis allé fouiller ailleurs : anatomie du mouvement, ostéopathie, thérapies manuelles. Si vous me dites où ça tire, j'ai probablement une idée de pourquoi.

Les années d’enseignement à votre actif ? J'ai commencé à enseigner en 2012, puis la Mysore Style en 2015. Mais ces chiffres ne racontent pas grand-chose.

La vraie histoire commence en 2009, quand une amie m'a presque traîné jusqu'à un studio de yoga. Je sortais d'une vie de photographe de mode, et je traînais un dos capricieux depuis la naissance, aggravé par des années de shootings. Ce n'était pas une révélation mystique, plutôt : soit j'essaie ça, soit je ne peux plus me lever le matin.

Ça a marché, jusqu'à ce que ça ne marche plus. En 2020, une opération lourde de la colonne m'a remis à zéro. Réapprendre à respirer sans grimacer, puis à m'asseoir, puis à poser les mains au sol. Deux ans à tout reconstruire, posture après posture. Ce qui aurait pu être la fin de ma pratique en est devenu le vrai début de mon enseignement. Je sais aujourd'hui, dans mon corps, ce que ça fait d'avoir peur d'une posture.

En 2022, j'ai raconté tout ça, en plus sérieux, dans un livre, « Mieux comprendre l'Ashtanga Yoga », publié aux éditions du Dauphin. Un deuxième, sur le souffle, est en cours d'écriture.

Votre occupation préférée ? Observer. Un visage qui s'éclaire, une lumière qui change, un détail que personne d'autre n'a remarqué.

J'ai grandi avec un appareil photo greffé à la main. En stage ou en retraite, il y a de fortes chances que je sois en train de voler une photo de vous sans que vous vous en rendiez compte.

Je fais aussi de l'apnée depuis mes cinq ans, dans une famille de plongeurs. Longtemps avant de savoir ce qu'était le pranayama, je savais déjà retenir mon souffle à quinze mètres sous l'eau sans paniquer. Le yoga n'a fait que mettre des mots sur quelque chose que mon corps connaissait déjà.

Ce que vous recherchez quand vous enseignez ? Ce qu'on me dit souvent, c'est que je suis pédagogue. Un mot qu'on entend dans presque tous les studios de yoga, alors autant l'expliquer plutôt que le brandir.

Quand un élève grimace sur une posture à cause d'une épaule capricieuse, je ne sors pas une variante toute faite du chapeau : mes études d'anatomie, d'ostéopathie et de thérapies manuelles m'aident à comprendre ce qui se passe réellement. Et parce que j'ai moi-même dû tout reconstruire après une opération, je sais ce que ça fait d'avoir peur de son propre corps, et ce que ça demande de patience pour lui refaire confiance.

Mais la technique ne suffit pas. Ce que je cherche avant tout, c'est la joie, celle que cette pratique m'a donnée, dans un cadre où personne ne se sent jugé et où on apprend à écouter son corps plutôt qu'à le forcer.

Et surtout, qu'on puisse rire ensemble. Mes élèves négocient sans complexe : une tablette de chocolat contre un passe-droit sur une posture difficile, ou cinq minutes de rab avant le cours. Ça ne marche pas à tous les coups, mais ça donne le ton. Exigeant sur le tapis, jamais sérieux à côté.

Ce que vous recherchez quand vous pratiquez : Pas grand-chose, si ce n'est l'épanouissement.

Même après tout ce temps, il y a des matins où ma pratique est laborieuse, où je négocie avec mon propre corps comme mes élèves négocient avec moi. C'est une pratique de développement personnel, pas une démonstration : elle nourrit la confiance en soi, la créativité, la découverte de sa vraie nature. Moins on cherche, plus on se trouve.

Quel serait votre plus grand malheur ?

Passer à côté. Rester bloqué sur la forme des postures sans jamais toucher à ce qu'il y a derrière : la philosophie, le sens. C'est là que naissent la confusion et la frustration, et qu'on rate l'essentiel de ce que le yoga a à offrir.

Ça, et devoir arrêter la plongée un jour. Mais chut, je n'y pense pas trop.

Vos héros et héroïnes préférées ? Mes héroïnes, elles, se lèvent chaque semaine à six heures du matin pour venir pratiquer la Mysore Style avec moi. Je ne suis clairement pas du matin. C'est pourtant grâce à elles que je trouve, mois après mois, la joie de sortir du lit à cette heure-là.

Côté héros, il y a Duc Liao. Ce nom ne vous dira rien, et c'est normal.

Il y a des rencontres qui font basculer une vie sans qu'on le sache sur le moment. Duc, lui, le savait. C'est le seul photographe dont j'ai été l'assistant, pendant plusieurs années. D'origine vietnamienne, bouddhiste, pratiquant de pleine conscience, sa vision du monde a profondément marqué la mienne. C'est sans doute lui qui m'a mené, sans le vouloir, jusqu'à un tapis de yoga.

Il a été mon premier mentor, quelqu'un qui élève les gens autour de lui. Je me souviens encore de cette phrase, en 1999 : « Cyril, tu es jaune à l'intérieur et blanc à l'extérieur, mais tu ne le sais pas encore. »

Your favorite motto ? « L'art de voir est la seule vérité. » Jiddu Krishnamurti, auteur du Sens du bonheur, Le dernier journal, L'éveil de l'intelligence.

Pourquoi cette citation ?

Parce qu'elle dit, en une phrase, ce que le yoga m'apprend depuis toutes ces années : notre perception construit notre réalité. Voir sans juger, observer les choses telles qu'elles sont sans le poids de nos préjugés, c'est déjà une pratique en soi.

C'est ce que j'essaie de proposer sur le tapis : un endroit où apprendre à voir, avant d'apprendre à faire.

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